Colloque Hercule Florence

1re partie — William Luret : Les Trois Vies d'Hercule Florence

Entretien entre Patrick Roegiers et William Luret

1re partie 3e partie 4e partie Présentation générale

Cette première partie du colloque organisé par le Théâtre de la Photographie et de l'Image de Nice propose un entretien entre le critique littéraire Patrick Roegiers et l'écrivain niçois William Luret, auteur de Les Trois Vies d'Hercule Florence. William Luret retrace le parcours extraordinaire d'Hercule Florence (1804–1879), né à Nice, qui inventa un procédé photographique au Brésil en 1833 — avant Daguerre — et fut longtemps ignoré par l'histoire officielle de la photographie.

Transcript de la conférence

Patrick Roegiers

Les inventeurs, les savants, les génies ne sont pas des purs esprits, ce sont des êtres réels comme vous et moi avec leurs fractures, leurs faiblesses, leur fragilité — et c'est ça qui les rend émouvants. À la deuxième ligne de votre avant-propos, William Luret, vous dites : « il était gauche, naïf et solitaire, mais son désespoir poignant m'a touché » et vous terminez en disant : « Hercule Florence n'avait que le tort d'habiter le Brésil, un pays indigne de génie aux yeux de ses contemporains. » La malédiction est-elle vaincue 120 ans après sa mort ?

William Luret

Ce personnage m'a beaucoup touché, je l'ai découvert un peu par hasard. J'avais travaillé sur une biographie précédemment — L'Homme de Porquerolles — et je cherchais un autre sujet. J'ai trouvé dans Nice-Matin un compte rendu des MANCA qui parlait de l'installation d'un jeune musicien allemand, Michael Fahres. Il avait réalisé une installation sonore intitulée Hommage à Hercule Florence. André Pereygne, directeur du Conservatoire, avait écrit : « Hercule Florence, c'est un Niçois, il a inventé la zoophonie — la transcription des voix des oiseaux — et il a participé à une expédition naturaliste en Amazonie dans les années 1820. » Tout ceci m'a beaucoup intrigué. Je suis allé voir Jean-Pierre Giusto, qui connaissait déjà Hercule Florence par les travaux de Boris Kossoy.

Patrick Roegiers

Dès le départ, Hercule Florence est une énigme ?

William Luret

Oui, absolument. Il y a encore beaucoup de choses à découvrir sur lui. Par exemple, Hercule Florence inscrit dans son journal qu'il est né le 29 février 1804. En tant que journaliste, j'ai vérifié — et je dois rétablir une vérité historique : il n'est pas né le 29 février. Il est né le 18 ventôse An XII, ce qui correspond au 9 mars 1804 à Nice, à 2h00 après minuit. Il est né Rue la Raison — rebaptisée Rue Raoul Bosio en novembre 2004 —, une rue du Vieux Nice qui mène jusqu'à la plage. Une occasion manquée de baptiser cette rue du nom de son illustre enfant.

Patrick Roegiers

Comment notre héros a-t-il vécu l'expédition Langsdorff ?

William Luret

L'expédition Langsdorff a duré cinq ans. Langsdorff, financé par le tsar de Russie, disposait de moyens considérables et des meilleurs savants d'Europe : un botaniste allemand, un astronome russe, un zoologiste du Muséum d'histoire naturelle de Paris, et deux dessinateurs, dont Florence et Taunay. C'était la première expédition véritablement scientifique à explorer l'Amazonie. Mais cette expédition fut un désastre : le chef de l'expédition devint fou, Taunay se noya dans des rapides, et l'énorme masse d'informations collectées — un herbier de cent mille feuilles, 300 dessins, 36 cartes, 2 000 pages de manuscrits — fut rapatriée à Saint-Pétersbourg et oubliée pendant cent ans.

Patrick Roegiers

Comment passe-t-on, de l'homme d'action à l'homme d'invention ? C'est la seconde existence d'Hercule Florence.

William Luret

C'est à cause du Brésil de l'époque. Il voulait publier sa zoophonie et s'aperçut qu'il n'y avait pas d'imprimerie au Brésil dans les années 1830. Il se dit : « Je vais inventer un système d'imprimerie. » Et c'est ainsi qu'il inventa la photographie — non pas pour faire des portraits, mais comme système de reproduction d'écrits. Il voyait la photographie simplement comme un moyen de copier des documents, et c'est pourquoi il n'a pas lui-même saisi toute la portée de sa découverte. Il lui a donné son nom : Photographie — le mot que nous employons jusqu'à aujourd'hui.

Patrick Roegiers

Votre livre s'appelle Les Trois Vies d'Hercule Florence. La première c'est le désir d'aventure, la seconde l'invention, et la troisième ?

William Luret

La troisième vie, c'est la reconnaissance posthume. Il a passé la fin de sa vie à écrire à l'Académie de Turin, à l'Académie de Paris, chargeant des amis de lettres à remettre à untel ou untel pour faire connaître ses inventions. Sans jamais recevoir de réponse. Il y a une malédiction. Le premier titre que j'avais choisi était La Malédiction de l'Amazone. Tout ce qu'il a découvert lui a glissé entre les doigts. Mais aujourd'hui, son nom est reconnu. C'est la troisième vie d'Hercule Florence : la vie après la mort, la reconnaissance de l'histoire.

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